27.10.2010

Le dernier des Atlantes (14)

 Le chapitre 13 c'est ici

 

 

(Petit) avertissement (gentil):

 

C’est (encore !) plus long que d’habitude.

Je suis désolé, je n’ai vraiment pas pu faire autrement.

Mais, ce chapitre-là, il m’a...

crevé...

vidé...

épuisé... !

Merci à tous ceux qui voudront bien prendre le temps de lire jusqu’au bout.

Merci.



***

 

Gorthlos et Malvyn remontaient le chemin escarpé, bordé d’arjonces, qui serpentait entre la plage et le sommet de la falaise. Ils avaient laissé plusieurs sacs et ballots de vêtements aux bons soins de Gulv, le second en chef du navire. Ils croisèrent Angel au moment où ils atteignaient le sommet, en bordure de la lande surplombant la baie. Il avançait à grandes enjambées et les deux frères comprirent immédiatement, en apercevant son visage, que quelque chose n’allait pas. Il gardait les sourcils froncés et semblait pâle de colère contenue. Ce fut à peine s’il ralentit un peu le pas en passant auprès d’eux. Il se contenta de leur jeter un « Hâtez-vous ! » peu amène par-dessus son épaule. Les deux jeunes gens, un peu décontenancés, considérèrent quelques instants sa cape flottant derrière lui alors qu’il descendait rapidement le sentier sinueux, puis ils se dirigèrent vers leur demeure, d’où provenaient des éclats de voix.

 

Ils distinguèrent une charrette garée au beau milieu de la route, immobilisée devant leur portail. Dételé, le cheval bleu qui l’avait traînée jusque là se tenait tremblant sur ses jambes dans la pâture en bordure de la route. Il semblait hors d’haleine, et de ses naseaux jaillissait un filet intermittent de vapeur.

 

Oumnia n’était pas descendue du siège du cocher. Juchée là, surplombant la scène, elle était doublement occupée à se disputer avec Arakiel tout en houspillant ses enfants qui déchargeaient le caryel.  Bouche bée, Gorthlos et Malvyn s’immobilisèrent devant l’amoncellement d’étoffes et de caisses qui grandissait à vue d’œil devant l’entrée de leur jardin.

 

« Jamais vous ne pourrez descendre tout ce fatras jusqu’à la plage, c’est ridicule ! » disait Arakiel impatienté. « Le sentier est bien trop étroit pour un tel équipage ! »

 

« C’est justement pour cela que j’ai prévu une brouette ! Vous pourrez vous charger de la pousser, car jusqu’à présent, ce n’est certes pas votre aide qui m’a étouffée ! »

 

« Nous faire prendre ces risques... Pareille caravane aura sûrement attiré l’attention sur vous ! »

 

« Oh, je ne doute pas que votre romantique chevauchée en compagnie de Krysta ait été plus discrète... »

 

La petite Dalbia, assise sur l’une des caisses, étreignait une poupée qu’elle avait retrouvée. Oron et Eladria, tout en transférant les bagages dans la brouette, se taisaient, mais on pouvait lire à la fois fatigue, nervosité et exaspération sur leurs visages. Arakiel s’approcha de son fils, lui glissa tout bas quelques mots et le tira par le bras. Le jeune garçon déposa un tapis roulé sur le sol et le suivit.

 

« Où l’emmenez-vous encore ? » glapit sa femme. Sans attendre de réponse qui ne vint d’ailleurs pas, elle descendit de son perchoir et se saisit à son tour d’une boîte dont le contenu émit un tintement cristallin.

 

Le notable avait pris son garçon par les épaules. Un peu à l’écart, Ils faisaient tous deux face à Kedryn, Sagrenor, Theleryn, et aux deux frères.

 

« Oron, nous allons avoir besoin de ton yahven. » La voix d’Arakiel était grave. « Si les Zylts arrivent avant que nous n’ayons embarqué, tu seras peut-être le seul à pouvoir nous sauver tous. »

 

« Que vais-je devoir faire? » Oron était pâle. Sa voix tremblait un peu, mais son regard était droit et ferme. Il avait hérité du calme et de la maîtrise de soi de son père. Il n’était âgé que de douze ans mais avec sa haute taille et son visage plein de fierté et de maturité, on lui en aurait facilement donné deux de plus. « En quoi mon don serait-il utile ? Je ne sais que faire fondre les métaux, vous le savez bien. »

 

« C’est justement quelque chose qui pourrait nous être d’un grand secours. » dit Kedryn. « Ton père nous a dit que tu étais capable de faire cela avec une grande précision, et de loin ? »

 

Le jeune garçon hésita.

 

« C'est-à-dire que je m’y suis entraîné, par jeu, et il m’est arrivé d’obtenir de très bons résultats, sur des cibles distantes, mais c’était aussi un peu par hasard... »

 

« Je t’ai vu faire, Oron. Ne fais pas le modeste » interrompit Arakiel. « Je me souviens de ce jour où, encore gamin, tu avais fait fondre le socle de la girouette sur la tour du Colyse.»

 

Oron rougit.

 

« Elle était tombée dans la cour en plein conseil de juinet. Un joyeux tintamarre. Heureusement, personne n’avait été blessé Vous m’aviez donné une belle fessée pour cela. »

 

« J’avais peut-être été un peu sévère à l’époque. Mais aujourd’hui, c’est moi qui te demande de recommencer ce genre d’exploit, et en mieux. Il va falloir viser juste, et sur des cibles mouvantes. »

 

« Des cibles mouvantes ? Les Zylts ? Mais... »

 

Kedryn s’approcha, s’agenouilla devant lui. Son visage était tout proche de celui de l’enfant.

 

« Oron, les Zylts, comme tu le sais, disposent de vibreurs. Nous autres ne possédons que quelques épées et armes rudimentaires. S’ils arrivent et tirent sur nous, leurs rayons dorés vont faire un véritable carnage. D’autant plus que sur la plage, ou même dans nos barques, avant de parvenir au navire d’Angel, nous serons des cibles idéales. »

 

« Vous voulez que je détruise les vibreurs ? »

 

« C’est bien cela. Dans la mesure du possible. Ce que nous te demandons là n’est pas facile, certes. Mais tu es le seul à nous offrir cette chance supplémentaire de pouvoir fuir sans nous faire massacrer. »

 

Oron avait encore pâli. Il regarda son père.

 

« S’ils sont à cheval et vont très vite, je vais avoir beaucoup de mal. Et puis, combien seront-ils ? »

 

« Je l’ignore, mon fils. Une bonne vingtaine, au minimum, si Timour envoie sa garde disponible. Certains Zylts sont occupés à patrouiller en ville, il faut espérer qu’il ne pourra pas les rassembler trop vite. »

 

« Nous y avons déjà réfléchi. » intervint Theleryn. « Si tu te postes en bordure de la falaise avec l’un de nous pour t’aider, il sera possible de les voir arriver de loin et de les prendre de vitesse en détruisant le plus grand nombre possible de vibreurs, même si, bien sûr, tu ne peux tout faire en une seule fois. »

 

« De cette façon, tu pourrais couvrir la retraite des autres vers le bateau. »

 

Oron dévisageait les six hommes qui lui faisaient face. Au bout de quelques secondes, il prit une profonde inspiration.

 

« C’est entendu. Je vais essayer, en tout cas. Je ne laisserai pas ces chacals faire du mal à mes sœurs, ni à ma mère »

 

Raburr et Maëdria étaient sortis de la petite maison et se tenaient sur le seuil. Derrière eux surgirent Methyl et Ria. Cette dernière s’appuyait sur la vieille femme. Ses larmes s’étaient taries, mais son visage était fermé. Son regard, comme vide, parcourut le groupe formé par les autres avec indifférence, puis elle baissa la tête et passa une main lasse sur ses yeux. Le silence se fit lorsqu’elle parut. Même la voix claironnante d’Oumnia qui harcelait sa fille s’interrompit, pendant quelques secondes.

 

Ce fut le vieux Sagrenor qui rompit le mutisme ambiant :

 

« Allons. Il ne faut pas traîner. »

 

Il aida Gorthlos à ramasser les derniers bagages qui restaient dans le jardin. Sur la lande, de l’autre côté de la barrière, les deux chevaux, bleu et noir, côte à côte, prenaient un peu de repos après leur longue course, et les contemplaient sans bouger. Oumnia avait fini de charger sa brouette et s’était attelée aux brancards, exhortant la pauvre Eladria à tirer aussi. Elles avaient déjà parcouru quelques dizaines de mètres vers la falaise. Le chargement oscillait dangereusement, mais l’équipage progressait cahin-caha.

 

Kedryn s’était faufilé dans la maisonnette. Dans la cuisine, il faillit se heurter à Bredda qui avait boitillé là depuis la pièce attenante. Elle eut un pauvre sourire.

 

« Mon arthrose s’est réveillée depuis notre course dans ce souterrain... »

 

« Je vais te porter, Grand-Mère. Où est Krysta ? »

 

Comme pour lui répondre, la jeune fille surgit de la porte donnant sur l’escalier de la cave, flanquée de la petite Doa.

 

« Yaryl n’est toujours pas arrivé ? »

 

« Non. Et Fandor, bien sûr, refuse de quitter la trappe. Il reste là à l’attendre. »

 

« Il m’a dit qu’ils allaient arriver, très bientôt. Son frère, et le dragon » fit Doa avec assurance. « Il les sent, il les voit. »

 

« Elle peut comprendre les pensées des animaux. » fit Krysta devant le regard étonné de Kedryn.

 

« Non, non : il me l’a bien dit, tout à l’heure, à la cave » insista la fillette.

 

Le frère et la sœur n’eurent pas le loisir de s’interroger sur la véracité des paroles de l’enfant. Malvyn fit irruption dans la cuisine.

 

« Les Zylts ! Ils sont en route ! Ils ne vont pas tarder ! Je viens de les entrevoir ! »

 

Se concentrant, il ferma les yeux quelques secondes, les rouvrit.

 

« Ils sont une vingtaine... Erchylla est avec eux... Ils sont armés... »

 

Sans perdre de temps en questions, Kedryn s’agenouilla devant Bredda, lui présentant son large dos. Elle s’accrocha à ses épaules, remonta ses vieilles jambes autour de la taille du jeune homme, puis noua ses mains déformées autour de son cou, en se mordant les lèvres de douleur. Il poussa la porte et sortit. Krysta, Doa et Malvyn lui emboitèrent le pas. Il n’y avait plus personne dans le jardin. Devant le portail, le caryel d’Oumnia stationnait, abandonné, vide et inutile. Au loin, sur le chemin en direction de l’extrémité de la falaise, deux dernières covils étaient à la traîne. Il s’agissait de Methyl et Ria. Doa courut jusqu’à sa mère qui s’était arrêtée pour l’attendre. Elle reçut l’enfant dans ses bras en sanglotant, pendant que Methyl la raisonnait doucement.

 

« Je te l’avais dit, elle était avec Krysta. Elle vient avec nous, bien sûr. Ne t’en fais pas, nous la protègerons, elle aussi. Viens. Il faut se hâter maintenant. Souviens-toi de ce qu’a dit Malvyn : les Zylts arrivent ! »

 

Kedryn s’était élancé à son tour sur le chemin, Bredda cramponnée sur son dos. Le visage de la vieille femme était crispé de douleur et d’appréhension, mais pas une seule plainte ne filtrait de ses lèvres serrées. Malvyn hésitait, regardant Krysta. Elle lui fit signe d’avancer, accorda un ultime coup d’œil désespéré à la petite maison de pêcheur qui semblait si tranquille et indifférente sous le soleil de l’après-midi. Elle pensait à Yaryl. Elle aurait voulu l’attendre, mais les minutes tournaient, le temps pressait.

 

« Fandor saura l’aider et le guider » se dit-elle. Comme toujours en pareil cas, l’urgence du moment attisait en elle ses feux intérieurs. Son cœur battant lui donnait l’impression de projeter braises et étincelles dans ses veines. Avant de se mettre à son tour à courir vers le sentier de la plage, elle jeta un dernier regard inquiet à l’horizon en direction d’Eksibor,  qu’ils avaient tous miraculeusement pu fuir sans encombre. Dans la lumière descendante, la ville circulaire, construite en briques roses, avec ses tourelles et remparts élégants qui la bordaient sur trois côtés, semblait pareille à une tiare étincelante. Mais Krysta ne put s’accorder aucun instant de regret mélancolique. Elle fronça les sourcils en distinguant un nuage de poussière qui semblait progresser et grandir sur la route menant à Ulvenn.

 

Prenant ses jambes à son cou, elle rejoignit Malvyn qui fermait la marche des fuyards.

 

« Regarde là-bas, que vois tu ? » demanda-t-elle, essoufflée. Le jeune homme suivit du regard la direction qu’elle indiquait.

 

« Je vois de la poussière soulevée par un groupe de cavaliers » répondit-il. Il pâlit. « Ils portent la tenue noire et les masques de la garde du Xanthe ! »

 

Ayant entendu leurs paroles, Methyl et Ria, devant eux, se mirent à courir elles aussi. Ria tenait dans ses bras sa fille étroitement embrassée contre elle. Kedryn et Bredda étaient déjà loin devant. Krysta accéléra sa course. Elle parvint au bord de la falaise. Oumnia s’escrimait entre les brancards de la brouette, Arakiel cherchant à la raisonner.

 

« Hâtez-vous ! » leur cria-t-elle. « Laissez votre charrette. Les Zylts arrivent ! »

 

Dans le sentier qui dévalait vers la plage, ils couraient tous, trébuchant dans les courbes sablonneuses. Les jupes des femmes s’accrochaient aux arjonces. On commençait à entendre le martèlement sourd des galops des chevaux.

 

« Vite, vite ! Mais lâchez votre brouette, pour l’amour de Séléné ! »

 

Arakiel arracha sa femme aux brancards qu’elle s’escrimait à ressaisir. Il la poussait criante et hurlante.

 

Krysta avait attrapé d’une main la petite Dalbia qui, elle au moins, était agile comme un elfe, et qui, décomposée par la peur, courait de toute la force de ses petites jambes. Raburr soutenait sa femme enceinte, à bout de forces. « Je ne peux plus... » gémissait-elle.

 

En apercevant au loin les fugitifs, Erchylla poussa un cri sauvage. Il allait enfin pouvoir prendre sa revanche.

 

Son équipée matinale dans le souterrain s’était soldée par un échec avec la rencontre des chats et la mort de Bessonos.  Il avait alors immédiatement envoyé ses gardes pour mettre aux arrêts les familles dénoncées par le petit marchand comme faisant partie du groupe des conjurés. Lui-même s’était rendu chez Arakiel, qu’il détestait particulièrement. Il aurait éprouvé un plaisir tout personnel à l’envoyer croupir dans un cachot. Mais la maison du notable était vide, visiblement suite à un départ précipité. Et les gardes, Wiln, ainsi que Sulk et Blik, mandés chez d’autres covils, l’avaient rejoint plus tard, tout aussi bredouilles. De retour au manoir d’Ergal, ils avaient eu une autre mauvaise surprise : les appartements du Xanthe avaient été dévastés par un incendie, que les Zylts n’avaient pu maîtriser qu’à grand-peine. La garde entière avait à peine suffi à éviter le désastre de voir le feu se propager davantage. Timour, choqué, avait tenu des propos incohérents sur des adversaires invisibles qui auraient allumé les flammes.

 

Mais les deux hommes avaient un dernier atout à jouer : grâce à leurs informateurs, ils savaient où les conjurés devaient se retrouver. Erchylla avait immédiatement rassemblé les hommes disponibles et ils s’étaient lancés à bride abattue vers la baie d’Ulvenn.

 

A présent, les soupçons de fuite étaient bien confirmés : il voyait au loin cette engeance de Garboks, courant tous vers la mer, tels des lièvres affolés.

 

Sulk, galopant à sa gauche, avait dégagé son vibreur de son ceinturon. Il était masqué de cuir, selon la coutume zylt consistant à cacher son visage lors d’une mission.

 

« Ne tirez pas ! » cria Erchylla. « Nous les aurons vivants... »

 

Mais une forte déflagration retentit alors même que l’homme n’avait pas pressé le détonateur. Le cheval de Sulk rua, fit un écart, manquant de le déséquilibrer. En même temps, le jeune Zylt poussa un cri de douleur. Son arme avait explosé, le blessant à la main. Elle devait être enrayée.

 

D’autres explosions retentirent. Ce n’était pas le bruit habituel des rayons jaillissant des vibreurs. Deux autres gardes furent désarçonnés, semant la confusion dans le groupe des cavaliers qui dut ralentir.

 

Abrités derrière un haut rocher en bordure de la falaise, Theleryn et Oron ne quittaient pas des yeux la progression de leurs ennemis. Le jeune garçon tremblait de concentration.

 

« A condition de viser correctement, c’est plus facile sur les vibreurs que sur les épées » souffla-t-il à son ami. « Ils ne fondent pas, ils explosent... »

 

« C’est à cause de leur charge en klieg » répondit Theleryn. « Continue. Tu fais un excellent travail. Ceux qui n’ont pas dégainé portent leurs vibreurs au côté. Regarde, vise celui sur la jument pie... »

 

Erchylla en tête, Le groupe des cavaliers arrivait maintenant devant la maison de Gorthlos et Malvyn, mais ils ne s’arrêtèrent pas. C’est à peine s’ils ralentirent pour contourner le caryel vide d’Oumnia abandonné au beau milieu de la route, avant de poursuivre à bride abattue vers le rebord de la falaise. D’autres explosions retentissaient, des chevaux ruaient. Certains gardes, précipités à bas de leur monture, se remirent en selle avec des cris où la douleur le disputait à la rage. Leurs vibreurs étaient désormais inutilisables.

 

C’est le moment que Yaryl choisit pour émerger sur le seuil, Fandor à ses côtés. Ils auraient pu passer inaperçus, mais jouèrent de malchance. Le dernier cavalier jeta un regard en arrière, poussa une exclamation et tira brutalement sur le mors de son cheval pour lui faire faire volte-face. Sa jambe droite était grossièrement bandée dans des linges tachés de sang. Son visage se plissa en une expression de haine.

 

Il lança un appel vers les autres Zylts qui s’éloignaient. Personne ne l’entendit. Il dégaina son vibreur.

 

« Je savais bien que nous nous retrouverions » siffla-t-il, brandissant son arme.

 

Yaryl réagit immédiatement et battit en retraite à l’intérieur, claquant la porte. Dans la seconde qui suivit, le bois grésilla, explosa en éclats flamboyants, dévastant une partie de la petite pièce. Fandor poussa un cri de douleur. L’air était envahi de poussière et de cendres. Toussant, suffoquant, Yaryl s’agenouilla, cherchant à chasser la fumée avec sa main.

 

« Fandor ! Tu es blessé ? »

 

« Non, j’ai juste reçu quelques gravats sur le flanc, mais ça fait mal. »

 

Le jeune Atlante sentit le museau chaud du chien le frôler. Soulagé, il serra l’animal contre lui.

 

« Où est passé Tch... »

 

Avant que Fandor n’ait pu terminer sa phrase, la fenêtre en face d’eux éclata à son tour, projetant du verre dans toutes les directions. Ils eurent à peine le temps de fermer les yeux, et de se blottir derrière une table renversée.

 

De l’extérieur, une voix railleuse s’éleva :

 

« Sors avec ta sale bête, si vous ne voulez pas être enterrés vivants ! Je compte jusqu’à dix, ensuite je fais sauter le mur ! Un, deux, trois... »

 

Un bruit de hennissements confus retentit alors, interrompant le compte à rebours. Le Zylt se mit à lancer des jurons entremêlés de cris de surprise et de frayeur. Des sabots martelaient le sol, les hennissements s’intensifiaient. Tout à coup l’homme poussa un grand cri, il y eut un bruit de trot s’éloignant. Le silence retomba. Au bout d’une minute, Yaryl jeta un coup d’œil méfiant par l’ouverture béante laissée dans le mur. Il se demandait s’ils devaient encore une fois leur salut à Tchaïk, mais il n’aperçut au-delà de la clôture du jardin qu’un cheval bleu immobile, qui le dévisageait, debout à côté du corps du garde inanimé sur le sol.

 

« C’est Vlanyr ! » souffla Fandor. « Comment diable est-il parvenu jusqu’ici ? »

 

« Je n’en sais rien. » Yaryl enjamba prestement les décombres et ressortit, lançant de prudents regards autour de lui. Mais les cavaliers s’étaient rassemblés bien plus loin, au bord de la falaise. Le seul Zylt dans les environs immédiats était celui qui gisait sous leurs yeux dans l’herbe. Sa monture l’avait désarçonné et s’était enfuie, visiblement effrayée par l’intervention de Vlanyr. Le jeune Atlante flatta l’encolure de l’animal qui posa une seconde sa tête contre son épaule, puis le poussa en avant. En dépit de l’angoisse de la situation, le jeune homme sourit.

 

« Oui, le temps presse. Merci, Vlanyr, merci. »

 

Fandor examinait le corps allongé en grondant de haine. Le masque du cavalier s’était détaché lors de la chute. Il s’agissait de Thumm. Le Zylt respirait encore faiblement, il n’avait été qu’assommé en tombant lorsque le cheval bleu était venu ruer autour de lui. Sa main était toujours crispée autour de son vibreur. Yaryl détacha ses doigts, se saisit   de l’arme, sous le regard réprobateur du chien.

 

« Je sais. Tu n’aimes pas l’odeur des Zylts. Mais ceci va sûrement nous être très utile. »

 

« Je n’aime ni leur odeur, ni rien de ce qu’ils possèdent, ni, surtout, eux. » grogna Fandor. « Où est donc Tchaïk ? »

 

« Je ne l’ai plus vu depuis que nous sommes sortis du souterrain. Mais ne t’inquiète pas pour lui, je suis sûr qu’il va nous rejoindre... »

 

Le jeune Atlante se tut soudain, les yeux fixés sur le masque de cuir. Saisi d’une brusque inspiration, il en dépouilla Thumm, ainsi que de sa cape noire, dont il s’enveloppa. L’homme, bousculé sans ménagements, poussa un faible gémissement mais ne réagit pas. Fandor fixait d’un œil incrédule Yaryl ajustant le masque sur son propre visage. En quelques secondes, il s’était transformé en membre de la garde du Nauthe.

 

« Ne reste pas en vue » glissa le jeune homme.

 

Vibreur en main, il s’élança en avant.

 

Les premiers fugitifs étaient parvenus à la plage. Gulv, le second d’Angel, avait eu la présence d’esprit de laisser les deux chaloupes abritées dans une anfractuosité de la  roche, au flanc de la falaise. Elles n’étaient pas visibles depuis le haut du sentier qu’ils avaient tous emprunté, mais l’abri était précaire, car en se déplaçant de quelques centaines de mètres, leurs ennemis pourraient aisément les prendre pour cible par le haut.

 

Maëdria, soutenue par Raburr, embarqua la première, frissonnante de terreur, les mains nouées en une dérisoire protection sur son ventre arrondi. Arrivèrent ensuite Arakiel et Oumnia. Cette dernière pleurait son précieux service d’oronquyl et ses belles tentures. Lors de la folle descente le long du sentier, elle s’était retournée et avait pu apercevoir la brouette mal calée basculer le long de la pente, répandant son précieux chargement dans le vide. Les assiettes s’étaient brisées en éclats chatoyants sur les rochers. Eladria les suivait. Bien qu’à peine entrée dans l’adolescence, elle semblait posséder la maturité qui faisait défaut à sa mère. Avant de prendre place à son tour, elle se tourna vers Arakiel :

 

« Et Oron ? » demanda-t-elle

 

Trouvant là tout à coup un motif d’inquiétude plus légitime que ses assiettes, Oumnia poussa un hurlement, mais elle se tut lorsqu’elle croisa le regard glacial d’Angel, posté près de la chaloupe pour protéger l’embarquement. Il s’était muni d’un arc et d’un carquois et n’avait pas quitté des yeux la pente que les Zylts, au loin, commençaient à dévaler à leur tour. L’homme se détourna. Lorsque ses yeux se posèrent sur Eladria, ils étaient pleins de bienveillance.

 

« Il est resté là-haut avec Theleryn pour couvrir votre fuite. Ne t’inquiète pas, ils s’en tireront, je te le promets. »

 

Kedryn arrivait, portant Bredda inconsciente dans ses bras. Le teint de la vieille femme était cireux.

 

« Elle s’est évanouie il y a quelques minutes, alors que je venais d’atteindre la plage » dit-il d’un air soucieux. « Je ne m’en suis aperçu que parce qu’elle a glissé de mon dos. Je l’ai rattrapée de justesse. Je ne crois pas qu’elle ait été blessée, mais... »

 

Gulv la prit à son tour avec douceur et l’étendit au fond de la chaloupe. Les femmes avaient avancé quelques ballots de vêtements pour constituer un matelas à peu près décent.

 

Krysta suivait, hors d’haleine. Elle portait Dalbia blottie contre elle, muette de terreur. Elle la fit passer à Oumnia qui la prit et la serra à son tour, sans un seul mot de remerciement. Eladria jeta un regard de reproche à sa mère, mais Krysta s’était déjà détournée et regardait en direction du sentier à flanc de roche. Une main lui toucha l’épaule. Elle sursauta. C’était Sagrenor.

 

« Où est Methyl ? Où est ma femme ? »

 

« Elle suivait avec Ria et la petite... »

 

Des explosions retentirent autour d’eux, soulevant des gerbes de sable. Un rayon frappa la falaise, faisant retomber une pluie de terre et de cailloux sur la plage et dans l’eau. Des cris de terreur s’élevèrent de la barque qui tanguait.

 

« Il doit leur rester quelques vibreurs, Oron n’aura pas pu les neutraliser tous, c’est impossible », fit Kedryn, nerveux.

 

« C’est de l’intimidation. Ils ne nous tueront qu’en dernière extrémité. Timour nous veut vivants », dit Angel sombrement.

 

Des hurlements retentirent à l’autre extrémité de la plage. Bien que la scène fût distante, ils purent voir distinctement se qui se passait.

 

Les premiers Zylts venaient de rattraper Methyl, Doa et sa mère. Ria avait trébuché et s’était étalée dans le sable. Ce fut Blik qui bondit sur elle et la ceintura en ricanant malgré ses cris. Elle lui laboura le visage de ses ongles, mais Sulk et Wiln arrivaient à la rescousse. Ce dernier cueillit au vol, comme un paquet, la petite Doa qui se débattait. Methyl, qui avait un peu d’avance, ne s’était pas enfuie, ni avancée à leur aide. Elle avait fait volte-face, figée, telle une statue, et regardait la scène, les yeux plissés. En quelques enjambées, Sulk fut sur elle. Il la saisit par le bras, puis s’immobilisa brusquement. Il était saisi d’une quinte de toux violente qui le plia en deux. Methyl se dégagea, s’avança vers le groupe formé par les Zylts, Ria et son enfant. Elle saisit la main de ces deux dernières, puis darda son regard intensément sur Blik et Wiln, et sur d’autres Zylts qui arrivaient en courant derrière eux.

 

Blik se mit à trembler. Ses doigts se détachèrent des bras de Ria, qui s’écarta de lui avec horreur. Il était pris de vertiges, sa tête tournait. A côté, Wiln avait lâché l’enfant et s’était mis à vomir bruyamment dans le sable.

 

Il y eut un flottement parmi les cinq gardes qui accouraient à leur tour. Certains tombèrent, d’autres s’immobilisèrent, secoués par des frissons. L’un d’eux se mit à pousser des hurlements. Des brûlures et des cloques apparaissaient sur sa peau.

 

Methyl serrait les mains de Ria et Doa. « Ne me lâchez surtout pas ! » enjoignit-elle. Elles reprirent leur course éperdue vers l’autre extrémité de la plage. Kedryn, Krysta et Sagrenor accouraient au-devant d’elles. Le visage du vieil homme respirait un soulagement intense. Il serra sa femme dans ses bras, l’entraîna.

 

« Tu as encore joué à la méchante sorcière avec ton yahven infernal ? » fit-il d’un ton d’affectueuse gronderie.

 

Mais ses yeux étaient pleins de larmes.

 

Aidés par Krysta et son frère, les derniers arrivants embarquèrent dans la chaloupe. Il ne manquait plus à l’appel que Yaryl, Oron et Theleryn.

 

En dépit des véhémentes protestations d’Oumnia, les hommes, dirigés par les ordres précis de Gulv, se saisirent des rames et se mirent à pagayer avec force.

 

« Oron ! Mon fils ! »

 

« Je vous fais serment que vous le retrouverez en vie » dit Angel d’une voix forte. Toujours calme, il avait conservé son arc et une flèche à la main, prêt à arrêter net d’autres poursuivants. Mais aucun Zylt ne s’était aventuré plus loin que le groupe de ceux immobilisés par le sortilège de Méthyl. Ils continuaient à se débattre et se tordre de douleur, à quelques dizaines de pas, sur le sable.

 

Manoeuvrée adroitement, la chaloupe glissa entre les trois aiguilles de roches placées là, telles des sentinelles. A bord, Krysta serrait dans ses bras sa grand-mère évanouie. Kedryn ramait, les muscles tendus, le visage crispé par l’effort. Mais tous deux gardaient les yeux fixés vers le sommet de la falaise. Ils pensaient à Yaryl.

 

Sur la lande au-dessus de la mer, la confusion était totale. La plupart des vibreurs avaient explosé, blessant quelquefois grièvement ceux qui les tenaient. Erchylla, pâle de rage, contemplait le groupe des Zylts descendus les premiers sur la plage, qui se tordaient à présent sur le sable, en proie à des maux inexplicables. Sans doute l’effet d’un yahven utilisé par l’une de ces démones. Les quelques gardes encore valides, qui, armés de leurs épées, auraient pu se lancer à la rescousse dans le sentier, hésitaient en entendant les cris de souffrance de leurs acolytes en contrebas.

 

Dans leurs dos, l’un des gardes accourut :

 

« Nauthe ! Nous avons besoin de renforts ! Il y a d’autres Garboks qui sont arrivés à la cabane, là-bas ! »

 

Erchylla hésita, puis haussa les épaules :

 

« Boror, allez-y avec quelques hommes. Je reste ici avec Brok. Son vibreur fonctionne. Pour rallier le navire, leur chaloupe va devoir passer à portée de tir, nous ne les raterons pas. Une fois qu’elle aura coulé, nous les récupèrerons tous, trempés comme des rats d’égout. »

 

Sept Zylts, brandissant leurs épées, reprirent leur course sur la lande, en direction de la petite maison. Le Nauthe reporta ses yeux jaunes sur la baie avec attention.

 

« Voilà leur chaloupe ! Là, entre les deux aiguilles ! Brok, pointez votre tir sur la coque... Il ne faut pas les blesser... tout au plus leur faire boire la tasse, pour leur donner une leçon... »

 

Le garde était en train de viser soigneusement lorsqu’une voix sèche retentit :

 

« Arrête. Pose ça. »

 

Les deux hommes se retournèrent, pour se retrouver face à l’un des Zylts qui les menaçait d’un vibreur. C’était celui qui avait surgi pour réclamer des renforts. Le seul, précisément, qui n’avait pas rebroussé chemin avec les autres vers la maison de Gorthlos et Malvyn.

 

Brok hésitait, son arme encore brandie. Mais l’autre homme agrippa Erchylla et appuya l’extrémité de la sienne sur la poitrine du Nauthe.

 

« Jette ton vibreur sur la plage ! Vite ! »

 

Hésitant, Brok obtempéra. En voyant le chien blanc surgir de derrière un rocher, Erchylla comprit. Il eut un rictus de colère.

 

« Encore toi... » gronda-t-il.

 

« Oui, encore moi. » répondit Yaryl avec simplicité en ôtant son masque et en le jetant dans l’herbe.

 

Il s’adressa à Brok :

 

« Lance aussi ton épée en bas. Je te conseille de rester bien calme, et de prévenir les autres de ne pas bouger non plus. J’emmène le Nauthe avec moi sur la plage. »

 

Il donna une bourrade à Erchylla qui s’engagea devant lui dans le sentier au flanc de la falaise. Fandor leur emboita tranquillement le pas. Désarmé, impuissant, le Zylt considérait de loin leur progression, médusé de tant d’audace.

 

Parvenus en bas, ils dépassèrent le groupe des hommes haletant et gémissant sur le sable. Certains étaient inconscients, d’autres geignaient, les yeux fermés, les traits crispés de douleur, un filet de bave au coin de la bouche.

 

Le Nauthe n’avait pas prononcé un mot tout au long de leur progression dans la descente. Son visage était blanc de rage contenue. A ce moment-là, il s’arrêta et parla.

 

« Tu ne penses tout de même pas m’embarquer avec vous ? »

 

Le jeune Atlante ne répondit pas. Il avait passé le vibreur à sa ceinture et piqua le ventre de l’homme de la pointe de son épée pour le faire repartir. Erchylla se détourna, reprit sa marche. Ses bottes foulaient le sable avec force. Il considéra froidement l’autre homme qui les attendait à l’extrémité de la plage, son arc bandé prêt à tirer sur eux.

 

Tout en avançant, le Nauthe tournait le dos à Yaryl, mais il prononça des paroles sèches, froides, et métalliques, vibrantes de haine et bien distinctes, qui semblèrent s’inscrire en lettres de feu sur l’âme du jeune homme.

 

« Vous ne nous échapperez pas. Soyez-en certains. Même si vous parvenez à fuir aujourd’hui, nous vous traquerons en n’importe quel recoin de la Terre. Nous en avons les moyens. Et nous vous retrouverons. J’en fais serment. Si tu as prévu de me tuer, fais-le maintenant. Car si tu m’épargnes aujourd’hui, tu me retrouveras demain. Ou dans un mois. Toujours. Et je n’aurai aucune pitié à ton égard, ni vis-à-vis de votre bande de sorciers. Timour veut pouvoir vous envoyer à Tilion, pour obtenir les grâces de Sarkos. Moi, je n’aspire qu’à la perte et à l’extermination de tous les Yahrvoks, ces Garboks dégénérés aux pouvoirs diaboliques. Je vous retrouverai, et je vous ferai tous périr, un par un. »

 

Yaryl avait pâli, mais il n’avait pas desserré les lèvres. Fandor ne grondait pas, cependant, encore une fois, son poil hérissé trahissait ses sentiments  alors qu’il observait le Nauthe. Ce n’était pas tant les paroles en soi, mais la voix qui les prononçait : ni le jeune Atlante ni le chien n’avaient jamais de leur vie senti autant de fanatisme haineux couler dans un discours.

 

Angel avait suivi des yeux leur progression. Lorsqu’ils furent devant lui, il demeura un instant immobile, puis déposa son arc. Sans même accorder un regard à Erchylla, il scruta longuement  le visage de Yaryl. Puis il leva la main, doigts écartés, pour effectuer le signe de ralliement qui depuis plusieurs heures était devenu coutumier au jeune homme.

 

« Tu dois être Yaryl. Je suis Angel. »

 

Yaryl brandit à son tour sa main gantée, répondant au salut. Erchylla cracha sur le sol avec mépris. Le jeune Atlante se retourna vers lui et lui parla calmement :

 

« Tu peux repartir. Tu peux continuer à haïr en vain. »

 

Le Nauthe pâlit comme s’il avait été frappé en plein visage. Mais il pinça les lèvres et, leur tournant le dos, il se mit à courir vers la falaise, en foulées sèches et rapides.

 

Angel et Yaryl se dirigèrent vers la petite barque de Theleryn, dissimulée derrière une anfractuosité de rocher. Le jeune pêcheur s’y trouvait déjà, en compagnie d’Oron. Tous deux étaient trempés. Pour rejoindre le lieu de l’embarquement sans prendre le sentier emprunté par tous les autres, ils étaient passés, sur le conseil d’Angel, par un tunnel rocheux qui débouchait dans une grotte sous l’eau, au flanc de la falaise. Le passage, fréquemment employé autrefois par les contrebandiers, était encore connu de quelques  initiés, peu nombreux. Theleryn était de ceux-là.

 

« Comment avez-vous su qui j’étais ? » demanda Yaryl au capitaine du navire. Ils venaient de hisser Fandor à bord de la petite embarcation. Elle tangua dangereusement lorsque le chien s’ébroua. Sous les vigoureux coups d’aviron d’Oron et Theleryn, la barque se dirigeait avec rapidité vers le navire à l’ancrage, après avoir dépassé les trois aiguilles de roche géantes.

 

Angel eut l’un de ses rares sourires.

 

« C’est lui qui m’a prévenu » dit-il en tendant la main vers la proue de la barque.

 

Lentement, Tchaïk se matérialisa, perché sur le rebord de bois. Ses ailes dorées battaient avec régularité, comme pour accompagner le mouvement du roulis. Oron poussa une exclamation de surprise et d’admiration. Theleryn, surpris, cessa un instant de pagayer pour contempler le dragon nain, puis reprit son mouvement ample et régulier, sans le quitter des yeux.

 

Fandor remuait doucement sa queue trempée. Yaryl reporta son regard sur Angel, mais, devant le visage énigmatique de l’homme, il renonça à le questionner plus avant et ferma les yeux. Après tant de frayeurs et d’épreuves, après la lugubre sensation d’étouffement lors de leur course folle à travers le souterrain, après les dangers qu’il avait dû encore surmonter depuis qu’il était ressorti à l’air libre, son corps s’abandonnait, au moins pour quelques minutes, à ces nouvelles sensations, apaisantes. Pour la première fois de sa vie, il voyait la mer, et déjà elle l’emportait. Il huma profondément, avec ivresse, l’air salé et les embruns sur sa langue.  Sa main enfouie dans le pelage chaud de Fandor, il entendit Tchaïk murmurer « Tik tik » au creux de son oreille. Son cœur battait très fort, mais la peur s’estompait, laissant place à un début de sentiment d’exaltation. Il avait déjà ressenti cela lors de sa chevauchée en descendant les monts MannWeg. L’immensité s’ouvrait devant lui, qui n’avait guère connu depuis sa naissance, que le confort reclus de sa forteresse enfouie sous terre.

 

Lentement, leur embarcation parvint jusqu’au flanc du navire, d’où des cris de joie saluaient leur arrivée.

 

***

 

Parvenu au pied du sentier au flanc de la falaise, Erchylla se retourna. La petite barque avait disparu. Ils étaient probablement déjà occupés à prendre place à bord du bateau. La gorge du Nauthe était crispée de rage. Il gravit le chemin sablonneux sans pouvoir proférer un seul des jurons qui se bousculaient dans sa tête. Quelques-uns des Zylts tombés malades sur la plage s’étaient relevés, hébétés, et lui avaient emboité le pas lentement, en titubant. Il ne leur prêta pas plus attention que s’ils eussent été des galets.

 

Brok, ainsi que deux autres gardes, l’attendaient au sommet et se précipitèrent vers lui, leur mine inquiète pleine de sollicitude. Il les repoussa d’un geste agacé et se retourna à nouveau vers l’horizon où le soleil descendait. A présent, le bateau, voile levée, progressait vers le large, avec une célérité surprenante, compte tenu du vent très faible. Encore quelque diablerie de Yahrvok là-dedans.

 

Les yeux jaunes d’Erchylla brillaient comme de la fonte en fusion. Il n’était plus qu’un bloc de haine impuissante.

 

C’est alors qu’un sifflement venu du ciel, derrière lui, lui fit faire volte-face. Il leva le regard. Et, pour la première fois depuis des heures, ses lèvres minces s’écartèrent en un large sourire qui découvrit ses dents pointues.

 

L’héliporte. Timour avait dû réussir à le faire remettre en état.

 

Tout n’était peut-être pas perdu, après tout.

  

Commentaires

Ah on peut dire que t'as du bol, j'avais rien à lire ce soir.

Sinon, blague à part et sauf vot' respect, M'sieur, c'est plutôt à nous de te dire merci, non ? Tu veux que je te dise combien de fois tu as pointé ton doigt (tes doigts j'espère) sur le clavier ? 366 139 fois !!!!!!!!!

Vidé tu es ? Zut, et moi qui n'ai encore point fait mon hypocras au gingembre pour l'hiver ! Bon, t'as plus qu'à goinfrer du chocolat...

Écrit par : KarregWenn | 27.10.2010

Suite

Qu'est-ce que j'adorais quand j'étais petite et qu'il y avait des feuilletons dans les journaux ! C'était torturant d'attendre. "La suite au prochain numéro" qu'ils écrivaient dans le bas. C'était odieux et délectable.
Et ben avec toi, c'est pareil.

Écrit par : KarregWenn | 27.10.2010

@ Maman Karreg : Humm oui un chocolat bien chaud à défaut d'hypocras ! que tu m'apportes au lit !

Alors, t'as lu.....? Ou bien tu t'es endormie sur les feuillets, à la lueur de ta lampe de chevet, pendant que Tizeff se fait les griffes et réduit tout ça en merveilleux confettis virevoltants....? :)

Te bise fort, quoi que t'aies fait. T'es bonne et belle, toua !

Écrit par : Lancelot | 27.10.2010

Comme si on allait ne pas lire jusqu'au bout. Bon je me le garde pour ce soir, parce que je n'ai justement pas envie de le survoler et là j'ai pas le temps, je me suis levée trop tard.

Écrit par : Valérie de Hte Savoie | 28.10.2010

Poh poh poh tu m'as fait frémir, j'ai bien cru qu'Oron allait foutre en l'air Yaril en le prenant pour un Zylt !!

Écrit par : Valérie de Hte Savoie | 28.10.2010

Ça y est, ils vont lever l'ancre, youpi, dézingués les méchants !

Chuis bien contente que la grande bourgeoise ait cassé tout son service, quelle pétasse, celle-là !
Elle a quand même failli faire tout foirer !

Bon, tu vas pas nous faire un naufrage maintenant, hein ! On ne le SUPPORTERAIT pas !

Écrit par : KarregWenn | 28.10.2010

Et non, pas de feuillets, je lis sur l'écran ça ne me dérange pas du tout. De toute façon j'ai le nez dessus toute la journée pour le boulot, alors un peu plus un peu moins...
Et pis j'te f'rai dire que mon TiZef est bien élevé, il touche pas à la littérature. Juste le papier toilette des fois...

Écrit par : KarregWenn | 28.10.2010

Les voilà partis! Je sens que ça ne va pas être aussi simple que ça!
A titre indicatif, je serais curieux de savoir combien de temps tu as mis à écrire ce chapitre? Moi, je t'admire!

Écrit par : calystee | 29.10.2010

Quelle course-poursuite haletante ! Quel sens du rythme ! J'espère qu'ils vont avoir un moment de répit sur le bateau. Comme ils ne se sont pas embarqués sur la Croisière s'amuse, je suppose qu'il n'y aura pas de thé dansant ni salon de massage, mais quand même... ils l'auraient pas volé.

Écrit par : christophe | 29.10.2010

@ Valérie : AH ! J'y avais pensé, à ça aussi... C'était un rebondissement possible... que par erreur, Oron blesse Yaryl sans le tuer. Mais, comme ça aurait été au moment où il est sur la falaise, face à Erchylla et l'autre, ça aurait tout remis en question et retardé la fuite... et j'en avais MARRE, je voulais absolument les faire embarquer dare-dare ! Déjà, pour réussir à rassembler tout le monde sans écrire encore cinq pages bien fastidieuses, j'ai abrégé les derniers sauvetages : pof, Theleryn et Oron se sont démerdés tout seuls... pof, Tchaïk réapparait au bon moment... Je ne me sentais pas encore le courage, pour eux, d'inventer, expliquer, réexpliquer, réinventer... c'est crevant à la fin ! :(

@ Karreg : Aaaah Oumnia, la grognasse, moi j'adore quand je dois la faire intervenir. Je trouve ça facile parce qu'elle est rigolote et caricaturale... C'est très amusant.

Non, pas de naufrage, mais, euh, une petite tempête, peut-être...?

Alors si TiZef ne touche pas à mes écrits, faut croire que ça vaut mieux que du papier toilette !
Zut, non : j'oubliais que t'avais précisé que tu lis sur écran.
Faudrait tenter un essai avec une page de moi imprimée, pour voir s'il la respecte ou pas... :D

@ Calyste : Je te l'avais dit au téléphone. C'est variable. En gros, c'est une journée par chapitre. mais, bien sûr, il m'arrive de ne pas toujours écrire un chapitre d'un seul jet, je peux faire ça en plusieurs fois.

Celui-ci m'a pris deux jours, j'ai profité des vacances. J'avais déjà écrit une page, depuis la semaine dernière. Mardi j'ai tapé frénétiquement sur mon clavier jusqu'à épuisement. Mercredi j'ai passé mon temps à compléter, triturer, modifier, remanier... Quand on a le temps, c'est agréable.

@ Chris : le repos, c'est pas pour tout de suite, vu que l'héliporte se pointe... Je comptais intégrer ça dans le chapitre 14, mais j'ai pas pu, pour des raisons de longueur excessive, encore et toujours. Il y aura donc un chapitre 15 avant le grand, le vrai départ.

Et puis après, va falloir organiser la vie sur le bateau pendant une semaine...gloups.... J'y ai même pas encore songé, à ces emmerdements-là.

Merci encore pour ton aide, mon gros lapin. :)

Écrit par : Lancelot | 29.10.2010

En effet, que de péripéties rondement menées. Je me suis surpris à imaginer toutes les drôleries que la mer pouvait leur réserver. J'espère que tu ne seras pas avares de détails sur cet océan là.

Écrit par : karagar | 03.11.2010

Fromfrom m'a lu ça l'autre soir. On se demandait comment tu arriverais à te dépatouiller de tout ça et tu t'es fort bien déboruillé.

Me permettra-t-on une nouvelle connerie ? Les vibreurs m'ont fait penser à des téléphones portables, lesquels explosant m'ont inévitablement évoqué les iphone d'Apple qui explosaient il y a deux ans ? Dis, tu as l'esprit aussi tordu que moi ?

Écrit par : Cornus | 05.11.2010

@ Karagar : Euh ! J'avoue que j'ai une ou deux idées, mais rien de précis. Je suis plus préoccupé par l'organisation de la vie à bord du bateau que par les phénomènes maritimes ! Mais, bien sûr, ceci dépend de cela...

On verra... une chose après l'autre. Il me reste encoe un dernier petit problème à régler avant le
'grand départ', parce que, malgré tout, ils ne sont pas encore vraiment partis. Je veux dire, arrivés en haute mer.

@ Cornus : Pour la milliardième fois : ce que j'aimerais entendre la voix de Fromfrom lire un de ces chapitres... je suis dévoré de curiosité à essayer d'imaginer à quoi ça peut ressembler. C'est sûrement bien, puisqu'en principe, une maîtresse d'école, ça "sait" faire ça ! :)

Des téléphones portables ??? LOL, quelle idée !!! J'ai horreur de ces accessoires. Je n'en ai pas ! Alors, en équiper mes Zylts, que voilà une idée sotte et grenue à la fois ! A moins que je n'aie été influencé inconsciemment... C'est toujours du domaine du possible. Depuis que j'ai commencé à écrire cette histoire, plein de gens me disent "Ah, tu as sûrement pensé à ceci en écrivant cela..." Et je les regarde avec des yeux ronds, en me disant "Ah bon...?"

Écrit par : Lancelot | 05.11.2010

Aïe... L'héliporte...
Et la mer ? Calme au moins ?

Écrit par : chouette-chouette | 09.11.2010

@ Ma Chouette : Pour l'instant, oui.
On ne peut tout de même pas abuser de toutes les catastrophes en même temps...

Écrit par : Lancelot | 10.11.2010

Quoique, dans la réalité...

Écrit par : chouette-chouette | 12.11.2010

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